Chaque génération paye les erreurs de la précédente

Exposition organisée par Hou Hanru* 1994, à l’Hôpital Éphémère, Paris

J’ai voulu mettre en œuvre le phénomène de l’histoire, avec ses silences et ses commémorations des déchets et la montée de l’exclusion qui vont de paire dans une société de consommation.
Un jour, je suis tombée sur une photographie d’un petit garçon jouant parmi les ruines de Berlin après la guerre, comme dans le film de Rosselini. En regardant cette image, une réflexion s’est imposée à moi : comment des générations se sont-elles ajoutées à des générations d’êtres humains pour en arriver à l’état actuel de l’humanité, avec ses contradictions et ses menaces qui pèsent aujourd’hui sur elle ? Plutôt que rechercher une soi-disant identité japonaise dans le passé, tourner le dos à son pays, mais affronter les problèmes qui se posent aujourd’hui à l’échelle mondiale ?

J’ai mis des ordures dans des sacs poubelle noirs, sur lesquels j’ai collé cette image d’un garçon qui joue parmi les ruines de Berlin. Puis j’ai ajouté la phrase « Chaque génération paye les erreurs de la précédente », qui est devenue le titre de l’oeuvre.
L’installation se compose donc de sacs poubelle, suspendus au plafond ou posés à terre, d’un grand panneau avec la photo de l’enfant, et d’affiches placées sur tous les murs qui reprennent cette image, et sur lesquelles on peut lire le titre de l’oeuvre en français, allemand et japonais.

Installation : sacs poubelle, photocopies. Dimensions variables

“Chaque génération paye les erreurs de la précédente”. En écrivant cette phrase, Tsuneko Taniuchi expose ou plus précisément met en évidence un problème enduré par plusieurs générations d’êtres humains. Nous sommes tous contraints de payer les erreurs commises par nos ancêtres, comme si chacun d’entre nous était condamné à subir le destin de l’Histoire.
Le présent est ainsi fatalement relié au passé, et le futur relié au même passé. Selon une telle logique, logique d’incarnation d’une certaine Historicité, la réalité dans laquelle nous vivons tous court le risque d’être renversé et de se réduire à un espace de revendications vindicatives causées par les “ remboursements ” de “dettes” historiques. Au nom de l’Histoire, nous sommes forcés de légitimer les vengeances et de tolérer la haine ; nous sommes obligés de nous engager dans un certain cynisme vis à vis de la violence, du saccage et de la guerre.

Aujourd’hui, tout le monde le sait, notre monde est en pleine crise. Nous vivons, ou survivons, sur un volcan. Dans ce volcan, guerres ethniques, les répressions raciales, la xénophobie, etc., sont entrain de se multiplier et de se préparer à une explosion finale, sous le prétexte de la crise économique et surtout sous celui de l’Historicité. Loin de partager le même attitude cynique vis-à-vis de cette situation, Tsuneko Taniuchi a choisi de présenter dans son travail la réalité avec ses causes historiques et sociales afin de provoquer la question de “paiements” et de “dettes”. Cet acte témoigne, dans le contexte contemporain, d’un engagement fortement politisé et nécessaire. Il est d’autant plus évident dans une circonstance où l’engagement politique de l’art est souvent négligé et sous évalué pour des raisons de “qualité esthétique et intellectuelle” , ou encore pour des raisons d’auto- protection des confrontations avec le Réel, qui est exactement ce que l’on doit définir comme “cynique”.

Mais le plus intéressant qui ressort de cet engagement politique chez Taniuchi, réside en fait dans des actes de “désengagement”. En “jetant” le message “Chaque génération paye les erreurs de la précédente” dans des sacs à poubelle, elle coupe la relation entre la phrase et sa racine historique ; elle a radicalement désengagé les mots de leur signification définie historiquement et ainsi éliminé leur validité dans la réalité. En d’autres termes, Taniuchi propose une sorte d’ ”écologie” politique et historique. C’est à travers le désengagement du destin de l’Histoire que nous pouvons voir une chance de ré-écrire notre propre histoire et de reconstruire notre réalité.

Finalement, il est extrême “naturel” pour Taniuchi de soulever cette question et de diriger son travail artistique vers une sorte d’engagement politique : en tant qu’artiste japonaise, elle a grandi et commencé son travail au sein d’une culture qui a subit un complexe historique et politique. (en Occident, le cas de l’Allemagne d’après guerre est similaire).
Mais pour Taniuchi,  poser cette question ne signifie pas revendiquer le blanchiment d’un passé ; il est aussi hors de question de rétablir une identité nationale. Au contraire, évoquer ce problème par un acte d’ ”élimination” du sens “naturel” de la phrase “Chaque génération paye les erreurs de la précédente”, représente plutôt une recherche permettant de franchir la frontière de l’identité, elle-même produit et franchir la frontière de l’identité, elle-même produit et construction de l’Histoire. Ici, on peut aussi comprendre la raison pour laquelle Taniuchi choisit de développer son travail dans un contexte occidental, très différent de sa propre culture et de son propre passé.
Ici, elle a retrouvé une distance avec son passé, et surtout une liberté de pouvoir poser la question tout en dépassant la censure qu’elle implique. Elle a retrouvé la liberté de dire : “Elle est partie, laissant toutes ses affaires”. (phrase citée dans un travail de l’artiste).

Hou Hanru : “Chaque génération paye les erreurs de la précédente ?” in Tsuneko Taniuchi / Chaque génération paye les erreurs de la précédente, Paris, Hôpital Éphémère, 1994